Tribune parue dans Alternatives Économiques le 10 décembre 2025. Lire l’article sur le site du média.
La décision de Pékin d’abandonner son statut de pays en développement à l’Organisation mondiale du commerce, annoncée le 23 septembre dernier par le Premier ministre Li Qiang en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, marque un tournant historique. Cet acte fondateur symbolise une bascule dans l’ordre international, à la croisée du leadership climatique mondial et du nécessaire renouveau de l’aide publique au développement.
Passé relativement inaperçu, le choix de Pékin d’abandonner ce statut répond à une revendication ancienne des États-Unis et de l’Union européenne, qui dénonçaient les distorsions de concurrence liées à son statut privilégié. En renonçant à certains avantages, notamment des protections sur son marché intérieur, la Chine officialise une situation déjà largement établie. Elle s’offre aussi l’image d’un acteur responsable, défenseur du multilatéralisme, face à une Amérique redevenue protectionniste sous Donald Trump.
Mais elle tient à maintenir une position ambivalente. Désormais reconnue comme pays développé, elle continue de se revendiquer membre du Sud global, rappelant que son revenu par habitant demeure bien inférieur à celui des économies occidentales.
Des conséquences majeures pour la diplomatie climatique
Ce changement de statut a deux implications principales, la première concerne la diplomatie climatique, la seconde l’aide publique au développement.
Sur le plan climatique, le protocole de Kyoto reposait sur une séparation stricte entre pays développés et pays en développement, dits respectivement pays de l’annexe I et pays non-annexe I. Aux premiers, la responsabilité historique et la contrainte de réduire leurs émissions, aux seconds, la liberté de poursuivre leur rattrapage économique. Les pays du Sud pouvaient néanmoins participer à l’effort global de réduction d’émissions de gaz à effet de serre via les mécanismes onusiens de projets permettant de générer des crédits carbone, les mécanismes de développement propre. La Chine fut d’ailleurs la principale bénéficiaire de ces dispositifs.
Cette distinction a perduré, sous d’autres formes, dans l’accord de Paris. Elle concerne notamment les flux financiers Nord-Sud et les bénéficiaires du Fonds vert pour le climat. L’accord de Paris prévoit que les pays développés financent l’action climatique des pays en développement, afin d’orienter leurs trajectoires vers un modèle bas carbone.
Les premiers engagements datent de la COP16 de Cancún en 2010, au cours de laquelle 30 milliards de dollars ont été promis sur la période 2010-2012. Puis, un objectif de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020 a été décidé à Paris en 2015, lors de la COP21. Selon l’OCDE, ce seuil a été réellement atteint en 2022, avec environ 115 milliards mobilisés, pour l’essentiel sous forme de prêts.
Lors de la COP29 de Bakou en 2024, un nouvel objectif a été fixé à hauteur de 300 milliards de dollars par an d’ici 2035, à réunir par les pays développés en faveur des pays du Sud. À noter que ce chiffre a été contesté à divers titres. D’abord parce qu’une grande part des fonds correspond à des prêts, parfois à taux de marché, et non à des financements concessionnels ou additionnels.
En outre, ces montants sont exprimés en dollars courants qui ne tiennent pas compte de l’inflation, ce qui relativise la portée de ce triplement apparent. Et surtout, cet objectif reste très inférieur aux besoins réels estimés à plus de 1 000 milliards de dollars par an. De même, le Fonds vert pour le climat, créé à Cancún en 2010, fut initialement doté d’un peu plus de 10 milliards de dollars grâce aux contributions des pays développés.
Désormais, la Chine, première émettrice mondiale de gaz à effet de serre et deuxième économie de la planète, ne pourra plus se prévaloir des avantages liés à son ancien statut. Elle devra participer au financement international de ces flux climatiques, en devenant contributrice plutôt que bénéficiaire.
Un nouvel équilibre dans l’aide au développement
Pendant des décennies, le monde a été pensé selon une opposition simple, d’un côté les pays riches, de l’autre les pays pauvres. Cette vision, héritée des années 1960, a structuré la politique de développement internationale jusqu’aux années 1980. Mais depuis le tournant du XXIe siècle, cette séparation nette a perdu de sa pertinence. Les inégalités entre nations peuvent demeurer importantes, mais entre les extrêmes, de nombreux pays ont connu une croissance rapide, transformant profondément la géographie du développement.
Une large zone d’économies à revenu intermédiaire s’est densifiée, tandis qu’une classe moyenne mondiale, majoritairement asiatique mais aussi latino-américaine et africaine, a émergé, remplaçant le vieux clivage Nord-Sud par un spectre beaucoup plus continu.
Cette mutation est visible avec de nombreux indicateurs. Par exemple, en 1970, les pays de l’OCDE représentaient 81 % du produit intérieur brut mondial. En 2020, cette part n’était plus que de 62 %, malgré l’élargissement du club. Ce basculement illustre le rééquilibrage profond de la richesse mondiale au profit du Sud.
Sur le plan social, la comparaison des revenus mondiaux entre 1970 et 2021 montre la disparition du fossé entre pays développés et pays en développement, la distribution des revenus tend désormais vers une forme gaussienne, du nom de la courbe conçue par le mathématicien Johann Carl Friedrich Gauss. Autrefois en deux bosses de chameau, le monde se dessine désormais en bosse de dromadaire, reflet d’une classe moyenne mondiale grandissante.
Cette évolution rend obsolète la notion de tiers-monde. D’autant que la majorité de la production manufacturière mondiale est localisée au Sud, où la part de l’industrie dans le produit intérieur brut dépasse souvent celle des économies du Nord.
En somme, le monde n’est plus divisé entre pays riches et pauvres, mais traversé par des gradients de développement. Et le changement de statut de la Chine, devenue officiellement pays développé, en est le symbole le plus éclatant. D’autres États pourraient suivre cette voie.
Cette évolution oblige à repenser le cadre de l’aide publique au développement, conçu pour un monde bipolaire qui n’existe plus. C’est en partie à cause de cela que les États-Unis ont réduit à presque néant le rôle de leur agence USAID. Mais la plupart des pays de l’OCDE ont diminué également leurs contributions, souvent plus discrètement.
La fin d’un monde à deux vitesses
Le changement de statut de la Chine consacre un basculement historique. Pékin tourne la page d’un monde issu de la Seconde Guerre mondiale. Ce nouvel équilibre amène à refonder l’aide publique au développement.
De ce point de vue, l’évolution de la politique de la France indiquée le 6 avril 2025 lors du Conseil présidentiel pour les partenariats internationaux donne quelques pistes. En particulier, le long communiqué de presse publié ne parle plus d’aide au développement mais de partenariat stratégique et de renforcement des intérêts de la France, notamment via des offres françaises liées, associant de manière intégrée nos financements, l’expertise de nos opérateurs ainsi que les produits et services de nos entreprises.
L’Agence française de développement aura un rôle clé à jouer dans ce nouveau dispositif et devra se réinventer dans un contexte notoirement difficile marqué par des taux élevés en lien avec la dégradation de la note de la dette française et un soutien public qui baisse en raison de la contrainte budgétaire.
Stéphane His, consultant au cabinet Sustenuto, président d’Énergies renouvelables pour tous.

