Tribune de Stéphane His parue dans La Tribune

Total doit sortir des énergies fossiles, c’est une question de survie

Tribune parue dans La Tribune le 4 mai 2020. Lire l’article sur le site du média.

À la traîne en comparaison avec les annonces faites par ses pairs anglo-saxons, Total doit aligner ses activités sur l’accord de Paris, ce qui doit se traduire par un processus ambitieux de sortie des énergies fossiles.

Plusieurs supermajors pétrolières se sont engagées à atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050. Ces engagements découlent de la pression exercée par des actionnaires, inquiets du risque qu’elles portent dans un monde bas carbone. Le mois dernier, un groupe de onze investisseurs a brisé le silence qui préservait Total de toute pression actionnariale publique. L’objectif de leur résolution vise à ce que le groupe adopte des objectifs de décarbonation absolue de ses émissions afin d’aligner ses activités sur les objectifs climatiques de l’accord de Paris. C’est une opportunité de court terme compte tenu des prix actuels du pétrole, et une question de survie à long terme.

L’accord de Paris, une réduction absolue des émissions et la neutralité carbone à long terme

Plus universel que son prédécesseur le protocole de Kyoto, l’accord de Paris est marqué par la nécessité d’une neutralité carbone au cours de la seconde moitié du siècle pour limiter la hausse de la température bien en dessous de 2 degrés et au plus proche de 1,5 degré. La neutralité carbone implique une réduction à zéro en net des émissions absolues de gaz à effet de serre au niveau planétaire.

Plusieurs compagnies pétrolières, essentiellement européennes, ont récemment fait des annonces d’alignement avec un objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050. Il s’agit de Repsol, BP et Shell.

Des objectifs de neutralité carbone pas toujours si vertueux

Shell s’est fixé comme ambition une réduction de 65 % de l’intensité carbone de l’ensemble de sa chaîne de valeur à l’horizon 2050. L’intensité carbone est la quantité de CO2 rapportée à la quantité d’énergie produite, incluant les émissions des produits vendus, qui représentent 85 % des émissions.

Dans la même veine, mais probablement un peu plus ambitieux, BP veut atteindre la neutralité carbone de ses activités en émissions absolues en 2050, et se donne un objectif de réduction de 50 % de l’intensité carbone de ces mêmes activités en y incluant, comme Shell, les produits vendus.

Enfin, Repsol a fait le choix de proposer un objectif de réduction à zéro de l’intensité carbone liée à ses opérations en 2050. Il s’agit probablement de la position la moins mauvaise du secteur.

Total montre en revanche un certain retard en comparaison avec ses homologues. Le groupe a pour objectif de réduire les émissions de ses opérations de 46 millions de tonnes de CO2 équivalent en 2015 à 40 millions en 2025. Sur le long terme, il vise à réduire l’intensité carbone des produits vendus de 15 % entre 2015 et 2030. Sur le plus long terme, il n’a cependant pas d’objectif de neutralité et d’alignement formel sur une trajectoire à 1,5 degré, ni même à 2 degrés.

Mais au-delà de la comparaison des efforts des uns et des autres, ces objectifs peuvent être relativisés à divers titres.

Tout d’abord, parce qu’ils sont exprimés en pourcentage de réduction de l’intensité carbone des produits vendus, qui peut être plus que compensée par la croissance des ventes de produits et aboutir à une augmentation en valeur absolue des émissions de gaz à effet de serre.

Ensuite, parce que l’évolution du mix des produits vendus par ces groupes se décarbone naturellement depuis de nombreuses années. Leurs activités se sont largement réorientées vers le gaz, qui est moins carboné que le pétrole mais qui reste fondamentalement une énergie fossile. Ce renoncement au pétrole est d’ailleurs plus subi que voulu, ces groupes ayant de plus en plus de difficultés à avoir accès à de nouvelles réserves.

Enfin, la diversification de leurs activités vers les énergies renouvelables représente au mieux moins de 5 % des investissements annuels de ces entreprises, selon l’Agence internationale de l’énergie. Bien loin de ce qui peut être attendu de groupes qui représentent chacun plusieurs pour cent de l’approvisionnement mondial en énergie.

La sortie des énergies fossiles, une question de survie

La rentabilité des grands groupes pétroliers est aujourd’hui lourdement affectée par des cours du pétrole particulièrement bas. Sur le temps plus long, ces entreprises sont également menacées par l’électrification annoncée du secteur des transports. Les stratégies bas carbone mises en œuvre peuvent donc être perçues pour ces groupes comme des opportunités de diversification de court terme, mais sont des nécessités absolues de réorientation de long terme. C’est une question de survie pour ces supermajors souvent centenaires.

Et Total, à la traîne en comparaison avec les annonces faites par ses pairs anglo-saxons, se doit de relever ce défi. La seule solution est l’alignement de ses activités sur l’accord de Paris, ce qui doit se traduire par le renoncement à développer de nouveaux projets d’hydrocarbures et par l’engagement dans un processus ambitieux de sortie des énergies fossiles.

Lucie Pinson, directrice exécutive de Reclaim Finance, et Stéphane His, expert climat à l’Agence française de développement.

Retour à toutes les tribunes et publications

Retour en haut