Article paru dans LinkedIn le 21 mai 2022. Lire l’article sur le site du média.
En cinq articles, l’expert en stratégie énergétique Stéphane His livre une analyse critique du dernier ouvrage cosigné par le consultant Jean-Marc Jancovici. Un livre qui tord parfois certaines réalités. Épisode 1.
Depuis la chute de Nicolas Hulot, il existe un espace pour une nouvelle figure tutélaire de l’écologie en France. Comme récemment titré dans un portrait dans Le Monde, Jean-Marc Jancovici est en campagne pour ce titre-là. Depuis son siège au Haut Conseil pour le climat, à la présidence du Shift Project ou bien via ses missions de conseil, il est cofondateur de la société de conseil Carbone 4, il occupe largement l’espace médiatique dans un mélange des genres souvent décrié.
La bande dessinée corédigée avec Christophe Blain, Le Monde sans fin, miracle énergétique et dérive climatique, est le dernier opus de cette campagne. Véritable succès d’édition, ce livre véhicule maintes contre-vérités dans mon champ d’activité professionnelle, l’énergie. Raison qui m’incite à mener un exercice d’analyse critique. Il s’articulera autour de quatre thèmes, la manipulation des faits, les énergies renouvelables, une vision dépassée de la situation du pétrole et l’énergie nucléaire.
Une manipulation des faits
Tout au long de l’ouvrage de près de 200 pages, les auteurs ont une fâcheuse tendance à tordre la réalité et les chiffres. Jean-Marc Jancovici s’approprie par exemple la création d’un standard de comptabilité carbone repris au niveau international. La réalité est que l’Ademe a joué un rôle clé dans cette aventure et qu’au niveau international le GHG Protocol et le World Business Council for Sustainable Development ont largement contribué à l’élaboration de ces standards.
Autre exemple. Les deux auteurs abusent des corrélations pour construire des liens de causalité qui n’existent pas. La tertiarisation des économies augmente, les émissions de gaz carbonique augmentent, donc la tertiarisation des économies induit une hausse des émissions de CO2. Dans la réalité, la tertiarisation des économies diminue la consommation d’énergie par point de produit intérieur brut.
Une vision faussée des énergies renouvelables
Pour les auteurs, un mix 100 % énergies renouvelables, on a connu cela il y a 200 ans, c’est l’esclavage et la bougie. Les scénarios récemment publiés par RTE ou l’Ademe ne prévoient évidemment pas de retour à l’esclavage, et bien la possibilité d’alimenter une économie moderne par un mix électrique 100 % renouvelables.
Les auteurs nous expliquent aussi que l’usage des énergies renouvelables croît moins vite que celui des énergies fossiles à l’échelle mondiale. C’est exactement l’inverse qui se produit. L’an dernier, les électriciens du monde entier ont consacré 70 % de leurs investissements de production, les nouvelles centrales, aux énergies renouvelables. L’Agence internationale de l’énergie prévoit même un raz de marée des énergies vertes. Le scénario zéro émission nette de l’agence de l’OCDE parie sur le fait que 90 % de l’électricité mondiale puisse être produite par les énergies renouvelables à l’horizon 2050.
Méconnaissance du monde pétrolier
Le maximum de la production de pétrole mondiale est présenté comme ayant été atteint en 2008. Une corrélation, encore une, entre la hausse des investissements des supermajors pétrolières et la baisse de la production de pétrole est utilisée pour renforcer la démonstration de la fin de l’ère du pétrole. En réalité, ces grandes compagnies occidentales ne produisent que 10 % environ du brut mondial et sont à l’origine du même niveau d’investissement.
Dans les faits, on n’a jamais produit autant de pétrole. Les auteurs se focalisent sur la production de pétrole brut classique en oubliant que la production des pétroles non conventionnels a pris le relais depuis une quinzaine d’années. Ils confondent le shale oil, l’huile de schiste, globalement peu exploité, avec le tight oil, le pétrole de schiste, produit massivement aux États-Unis. À noter que l’extraction de ce dernier hydrocarbure n’engendre pas plus de consommation d’énergie ou d’émissions de CO2 que celle du brut conventionnel, contrairement à ce que les auteurs avancent.
Un atome crochu avec le nucléaire
La vision sur l’énergie nucléaire des deux auteurs est franchement biaisée. Aucune mention des débats sur le nombre de morts à Tchernobyl n’est faite. Rien n’est dit sur les centaines de milliers de personnes déplacées, sur les coûts des accidents nucléaires, sur les rejets en mer passés et futurs. Les auteurs oublient de rappeler que le nucléaire est une énergie pilotable mais peu manœuvrable. Pas de mention non plus de la compétitivité toujours plus importante des renouvelables en comparaison du nucléaire, pourtant mise en évidence par les rapports sur les coûts de production de l’électricité de l’Agence pour l’énergie nucléaire. Et que dire du déni de lien entre nucléaire civil et militaire, pourtant rappelé par Emmanuel Macron dans son discours au Creusot, en décembre 2020 ?
Dans un post récent, Jean-Marc Jancovici indique que bien vulgariser est un métier difficile, puisque cela revient à faire simple et pas trop faux. Je partage ce point de vue. Mais quand on a de l’audience, cela oblige. Comme les auteurs utilisent abondamment l’image d’Iron Man, je me permets de reprendre une citation de Spider-Man, quand on a de grands pouvoirs, on a de grandes responsabilités. Vulgariser dans un monde complexe, c’est posséder un vrai pouvoir et avoir une grande responsabilité. Mais ce n’est pas tromper le public. Les auteurs de cette bande dessinée semblent l’avoir oublié.
Note
L’ouvrage commenté est Le Monde sans fin, miracle énergétique et dérive climatique, de Christophe Blain et Jean-Marc Jancovici, 196 pages, Dargaud. La publication d’origine est accompagnée de deux graphiques sur la consommation et la production mondiales de pétrole, d’après la BP Statistical Review of World Energy 2021.
Stéphane His, pour L’Usine à GES, le site des professionnels du climat, édité par Terragram.
À lire également
Jancovici dans le texte (épisode 2)
Sur ces sujets, découvrez mes formations et conférences sur les enjeux énergie et climat.

