Tribune de Stéphane His parue dans LinkedIn

Jancovici dans le texte (épisode 2)

Article paru dans LinkedIn le 21 mai 2022. Lire l’article sur le site du média.

Ce second article d’analyse critique de la bande dessinée Le Monde sans fin porte sur la façon dont les auteurs manipulent les chiffres, les raisonnements ou la réalité pour arriver à des conclusions fausses. Ces procédés sont utilisés tout au long de l’ouvrage. Exemples choisis.

Tout au long de l’ouvrage, on retrouve des raisonnements du type les économies se tertiarisent et les émissions de CO2 augmentent, donc la tertiarisation de l’économie induit la hausse des émissions de CO2. Mais ce n’est pas parce que deux événements se produisent en même temps qu’ils sont liés.

La tertiarisation des économies permet de réduire les émissions de gaz carbonique, mais pas suffisamment. Dans les économies développées, où le secteur des services dépasse 70 % du produit intérieur brut, on observe une décorrélation importante entre produit intérieur brut et émissions de dioxyde de carbone. En revanche, dans les pays en développement, la tertiarisation peut s’accompagner d’un taux de croissance élevé et d’un usage important d’énergies fossiles qui contrebalancent l’effet bénéfique de plus de services dans ces pays. D’où l’illusion que la tertiarisation induit une hausse des émissions de CO2.

Mauvaise utilisation de l’équation de Kaya

Les auteurs introduisent l’équation bien connue de Kaya. Plutôt que de la reprendre littéralement exprimée en CO2, ils la transforment en gaz à effet de serre.

On ne peut qu’être d’accord a priori avec cette équation, car elle est basée sur le fait que CO2 égale CO2, les termes de droite se neutralisant en effet entre eux. La forme proposée dans la bande dessinée est transformée et exprimée en gaz à effet de serre à la place du CO2, ce qui lui fait perdre tout son sens. Car seul le dioxyde de carbone peut être lié au produit intérieur brut, pas le méthane, ni le protoxyde d’azote et encore moins les hydrofluorocarbures et les chlorofluorocarbures.

La consommation d’énergie, qui induit la majorité des émissions de CO2, lie en quelque sorte celles-ci au produit intérieur brut. En revanche, les émissions des autres gaz à effet de serre en sont complètement décorrélées. Les émissions de méthane imputables à l’exploitation des énergies fossiles ou de l’agriculture n’ont pas de lien explicite avec le produit intérieur brut.

L’usage même de l’équation originelle est contesté par Donella Meadows, coautrice du fameux rapport du Club de Rome, ou par le Giec, qui alertent respectivement dès 1995 et 2000 de sa toxicité. Parmi les principales critiques, le fait que l’on choisit a priori les termes de l’équation, pourquoi choisir la population, le produit intérieur brut ou l’énergie puisqu’elle fonctionne avec n’importe quelles variables, et que les termes ne sont pas indépendants les uns des autres.

Affaiblir les énergies renouvelables

Pour classer les énergies au regard de leurs mérites, les auteurs nous proposent un tableau reprenant les valeurs de l’EROEI, energy returned on energy invested. Ce concept développé dans les années 1980 est peu utilisé et très critiqué. Il est censé représenter la quantité d’énergie produite en comparaison de la quantité d’énergie qu’il a fallu consommer pour la rendre disponible. Plus le ratio est élevé, mieux c’est. Inférieur à 1, le système analysé consomme plus qu’il ne produit d’énergie.

Les principales critiques de cet indicateur sont qu’il compare des formes d’énergies qui ne sont pas comparables et que les limites des systèmes énergétiques analysés sont rarement homogènes. L’exercice proposé par les auteurs ne déroge pas à la règle. Les valeurs présentées, élevées pour le pétrole, sont trompeuses, car un grand nombre d’étapes ne sont pas prises en compte, raffinage, transport, stockage, contrairement aux énergies renouvelables. Ainsi, la comparaison de deux formes d’énergies si différentes qu’un baril de pétrole sorti du puits, inutilisable, et un kilowattheure d’électricité généré par un panneau solaire, qui peut directement alimenter un réfrigérateur ou recharger un téléphone, n’a aucun sens.

Le tableau comporte également de nombreuses erreurs. Il manque le pétrole léger de schiste américain, dont l’EROEI est de 50, confondu avec le shale oil, dont l’EROEI est de 4 et qui n’est pratiquement pas produit dans le monde. Un EROEI entre 20 et 50 est classiquement obtenu pour le solaire ou l’éolien, contre moins de 10 présentés dans le tableau. Mais quand on veut absolument dénigrer les énergies renouvelables.

Raisonner en énergie primaire

Les statistiques de l’énergie de l’Agence internationale de l’énergie utilisées par les auteurs minimisent le poids du solaire ou de l’éolien, car elles sont construites autour de l’énergie primaire. Ce concept a été développé dans les années 1970 pour agréger dans les bilans énergétiques nationaux les énergies fossiles, hydrauliques et nucléaires, relativement interchangeables. C’est un indicateur purement statistique qui prend en compte les pertes de conversion des énergies thermiques en électricité, qui sont de l’ordre de 60 % à 70 %. Cela permet d’évaluer rapidement les économies d’énergies fossiles réalisées lorsqu’elles sont substituées par exemple par de l’électricité nucléaire. Cette notion n’a pas de sens physique en dehors des énergies thermiques, et en particulier pour la plupart des énergies renouvelables qui n’ont pas ces pertes.

En utilisant les statistiques en énergie primaire de l’Agence internationale de l’énergie, on gonfle mécaniquement les quantités d’énergies fossiles consommées, ce qui a pour effet de minimiser le poids des énergies renouvelables dans les bilans agrégés. Bien conscientes de ces limites, les Nations unies et l’Agence recommandent de ne pas employer des chiffres en énergie primaire pour des comparaisons en pourcentage entre les énergies pour le secteur de la production d’électricité. L’Europe ou les Nations unies n’utilisent par exemple pas cette méthode de calcul pour leur cible de pourcentage de développement des énergies renouvelables.

À titre d’exemple, prenons deux calculs du pourcentage des différentes origines de production de l’électricité pour l’Espagne pour l’année 2019. Le premier est calculé sur la base des kilowattheures générés. Le second introduit l’énergie primaire et prend en compte les pertes pour les énergies thermiques y compris fossiles. On passe alors d’une situation dans laquelle l’éolien, le solaire et l’hydraulique représentent 38 % de la production d’électricité à 24 %. Dans le même temps, le nucléaire, particulièrement inefficace, passe de 21 % à 37 % du mix électrique.

BP, qui produit ses propres statistiques, corrige ce défaut pour ses bilans globaux toutes énergies confondues en utilisant les mêmes coefficients de conversion en énergie primaire entre les moyens de production d’électricité, qu’ils soient thermiques ou pas. Comme pour l’exemple du nucléaire, cela permet de mesurer sur une base homogène la quantité d’énergie fossile que les énergies renouvelables remplacent, à savoir le kilowattheure effectivement généré et les pertes associées. En retenant ce principe, la part du solaire et de l’éolien double dans le mix énergétique mondial en comparaison avec ce que présentent les auteurs, 6 % au lieu des 3 % présentés.

Mieux. Entre 1995 et aujourd’hui, la progression de la consommation de gaz ou de charbon ne représente plus que deux fois celle du solaire et de l’éolien, contrairement aux facteurs 5 à 12 présentés dans la bande dessinée. Mais les investissements dans ces énergies n’ont réellement démarré qu’à partir de 2005. Si on retient cette dernière année comme référence, avec toutes les énergies renouvelables comprises, leur progression est cette fois deux fois supérieure à celle du charbon, six fois supérieure à celle du pétrole et équivalente à celle du gaz. La réalité est donc que les énergies renouvelables progressent plus vite que les énergies fossiles, et non l’inverse comme prétendu par les auteurs de la bande dessinée.

Ces différents exemples illustrent l’angle particulier pris dans l’ouvrage. Ce ne sont pas les faits qui guident la description du monde, mais bien une vision préconçue que les auteurs cherchent à tout prix à appuyer par une réalité qu’ils déforment.

Note

La publication d’origine est accompagnée de deux illustrations, la formulation littérale de l’équation de Kaya et un tableau comparant, pour l’Espagne en 2019, la répartition de la production d’électricité calculée en kilowattheures générés puis en énergie primaire.

Stéphane His, pour L’Usine à GES, le site des professionnels du climat, édité par Terragram.

Retour à toutes les tribunes et publications

Retour en haut