Article paru dans LinkedIn le 21 mai 2022. Lire l’article sur le site du média.
Ce troisième volet de critique de la bande dessinée Le Monde sans fin, écrite par Christophe Blain et Jean-Marc Jancovici, est consacré à la vision du monde du pétrole. Elle est marquée par l’obsession du peak oil, concept aujourd’hui dépassé.
Pour les auteurs du Monde sans fin, le maximum de la production mondiale de pétrole a été atteint en 2008. Or, dans les faits, on n’a jamais produit autant d’huile dans le monde. En 2008, nous avons atteint le maximum de production de pétrole conventionnel, le brut cher à Tintin au pays de l’or noir. Mais la révolution américaine des pétroles de schiste est passée par là et a plus que suppléé la production de brut conventionnel.
L’histoire de ce pic de production de pétrole débute il y a plus de vingt ans, par un article de Colin Campbell, ancien géologue de BP, et de Jean Laherrère, ancien ingénieur de Total, intitulé The End of Cheap Oil, lançant un débat sur l’épuisement des réserves de pétrole. Il s’appuyait sur les travaux d’un géologue de Shell, King Hubbert, qui avait prévu le pic de production de pétrole aux États-Unis dans les années 1970. Dans leur article, Campbell et Laherrère réutilisent le modèle de Hubbert et estiment vers 2004 ou 2005 le pic de la production mondiale de pétrole, dernière étape avant d’entamer un déclin irréversible. Avec le temps, ces prévisions ne se sont que partiellement vérifiées, principalement en raison de la sous-estimation du rôle du pétrole non conventionnel.
Les majors ne font pas le printemps pétrolier
Pour renforcer leur démonstration de la fin de l’ère du pétrole, Christophe Blain et Jean-Marc Jancovici présentent une corrélation entre 2004 et 2014 montrant la hausse des investissements des supermajors pétrolières, Exxon, Shell, Total, et une baisse de la production de pétrole sur la période. C’est une vision qui appartient au passé. Le rôle des majors pétrolières sur le marché mondial du brut n’est plus ce qu’il était. Elles ne détiennent que 12 % des réserves mondiales de pétrole, n’assurent que 13 % de la production mondiale et ne réalisent que 15 % des investissements du secteur.
Elles doivent aussi coexister avec trois autres catégories d’acteurs, les compagnies nationales comme Saudi Aramco, les compagnies nationales indépendantes comme Equinor ou China National Petroleum Corporation, et les compagnies indépendantes comme Marathon ou Apache. Si les années de référence de 2004 et 2014 utilisées par les auteurs sont reprises, mais avec les données incluant tous les acteurs du secteur, oubliés dans leur démonstration, c’est une conclusion exactement inverse à celle de l’ouvrage qui est obtenue, les investissements croissent de concert avec la production.
Le fait que les majors se désengagent du pétrole relève d’une dynamique sectorielle, pas de la fin du pétrole. Les supermajors investissent surtout dans le gaz et, pour certaines, dans l’électricité et les énergies renouvelables. Vulgariser, c’est simplifier, mais ce n’est pas induire en erreur. Et là elle est majeure.
Erreurs sur les pétroles non conventionnels
Les auteurs se trompent aussi lourdement sur les carburants non conventionnels. Ils confondent le shale oil et le tight oil. Shale oil en anglais désigne les pétroles lourds qu’il faut transformer en brut de synthèse par chauffage avant de pouvoir les utiliser. Le principal producteur dans le monde est l’Estonie. Les sables bitumineux du Canada subissent également le même type de traitement lourd. Le tight oil est le pétrole de réservoir étanche, qui est ce qu’en France on appelle le pétrole de schiste. Il faut recourir à la fracturation hydraulique pour l’extraire. Et il est produit majoritairement aux États-Unis.
Au-delà de l’erreur sémantique, il y a une différence importante. Le shale oil a un très mauvais rendement énergétique, car il doit subir un traitement thermique lourd pour être utilisé. Le tight oil est un brut léger de bonne qualité produit via la fracturation hydraulique, qui n’engendre pas de consommation d’énergie ou d’émission de CO2 excessive, contrairement à ce qui est indiqué dans la bande dessinée.
Dans la même lignée, les carburants de synthèse générés à partir de charbon sont d’excellente qualité. L’Afrique du Sud, qui assure 30 % de sa consommation avec ce type de produit, ne souffre d’aucune difficulté. En revanche, le processus de production est très énergivore et très émetteur de gaz carbonique.
Nous avons trop de pétrole
Sur les vingt dernières années, la problématique de l’approvisionnement de pétrole a largement évolué et les auteurs de la bande dessinée ne l’ont pas compris. Tout comme l’humanité est sortie de l’âge de pierre sans manquer de cailloux, les échéances climatiques nous rattrapent et nous forcent à sortir de l’âge du pétrole avant que nous en manquions.
Globalement, nous avons trop de pétrole, nous ne sommes pas près d’en manquer. La vraie question, c’est de savoir quand nous atteindrons le pic de consommation mondiale de pétrole en lien avec la baisse de la demande. Certains l’évoquent avant la fin de la décennie. Il faut l’espérer.
Stéphane His, pour L’Usine à GES, le site des professionnels du climat, édité par Terragram.
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