Article paru dans LinkedIn le 23 mai 2022. Lire l’article sur le site du média.
Ce cinquième et dernier article d’analyse de la bande dessinée Le Monde sans fin est consacré au nucléaire, qui occupe une place particulière dans l’ouvrage. Autant les énergies renouvelables y sont décriées, autant le nucléaire est paré de toutes les vertus. Il y a pourtant beaucoup à dire.
Contrairement à ce qu’avancent les auteurs, l’industrie nucléaire est totalement liée à l’industrie militaire. Emmanuel Macron, lors de sa visite au Creusot le 8 décembre 2020, rappelait que sans nucléaire civil il n’y a pas de nucléaire militaire, et que sans nucléaire militaire il n’y a pas de nucléaire civil, qu’il s’agisse de la recherche ou de la production. L’usine du Creusot et le Commissariat à l’énergie atomique sont, selon ses mots, les preuves vivantes de cette complémentarité remontant à 1945. On ne peut être plus clair. Les réacteurs à graphite gaz militaires Marcoule G2 et G3 ont servi de prototypes à la filière de réacteurs civils uranium naturel graphite gaz.
Sur le nucléaire, une vision angélique
Pour les auteurs, il y a eu peu de morts à Tchernobyl, une cinquantaine de liquidateurs, et aucun à Fukushima, la technologie nucléaire est en conséquence peu risquée. C’est un peu court. Pour Tchernobyl, l’ONU retient en 2006 une fourchette du nombre de morts comprise entre 4 000 et 90 000. Et quid des milliers de personnes déplacées, des zones contaminées, des coûts des catastrophes estimés entre 200 et 500 milliards d’euros ? Après l’accident de Fukushima, l’économie d’une région entière a été dévastée.
Les deux auteurs minorent aussi la question des déchets nucléaires. Pour eux, le volume des déchets dangereux équivaut à celui d’une piscine olympique. Le volume de cette piscine correspond à celui des déchets nucléaires à haute activité à vie longue déjà produits. Mais le calcul des auteurs ne prend pas en compte les dernières décisions présidentielles d’allonger autant que faire se pourra la durée de vie de toutes les tranches nucléaires en service. Ni les dysfonctionnements réguliers de l’usine Melox, dont on est obligé de jeter la moitié de la production de combustible au plutonium.
Pas de nouvelles non plus des déchets dangereux, bitumés donc inflammables, dont l’Autorité de sûreté nucléaire ne sait toujours pas s’ils pourront être stockés dans le futur centre de stockage géologique Cigéo. Oubliées aussi les centaines de milliers de mètres cubes de déchets faiblement actifs qui n’auront plus d’exutoire au-delà de 2025, comme ne cesse de le rappeler l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs. Si l’on raisonne avec les unités de mesure des deux auteurs, le problème à régler n’est donc pas celui d’une seule piscine mais de 400.
Le nucléaire, un peu d’histoire
Quitte à faire de l’histoire sur l’éolien en remontant au moulin à vent, les auteurs auraient pu rappeler que l’industrie nucléaire a déposé en mer de nombreux déchets. De 1946 à 1993, année d’interdiction totale, 200 000 tonnes de déchets nucléaires ont été jetées dans les océans dans le monde. Entre 1967 et 1969, la fosse des Casquets, à 15 kilomètres au large des côtes du Cotentin, a accueilli, à une centaine de mètres sous l’eau, 14 200 tonnes de déchets, qui y sont bien sûr toujours. La Grande-Bretagne et la Belgique y ont aussi ajouté 3 000 tonnes de déchets supplémentaires.
Pour mémoire, un pipeline long de 4 kilomètres depuis La Hague s’enfonce à une soixantaine de mètres sous la mer pour déverser, en toute légalité, un cocktail de matières radioactives que l’on retrouve jusqu’en Norvège. Mais les normes sont respectées. La France s’était engagée à en réduire les rejets à zéro, pour finalement se raviser.
Avec tant d’omissions, on comprend que l’énergie nucléaire puisse apparaître comme le parachute ventral de secours de la transition énergétique. Mais ce parachute est tout troué. Il faut plus de quinze ans pour construire un réacteur et seul l’un des six EPR dont la construction a été lancée depuis le début du siècle est actuellement en service normal. Or, l’urgence climatique nous presse.
Le coût de l’énergie nucléaire ne fait que croître quand celui des énergies renouvelables ne fait que décroître. Le coût final de l’EPR de Flamanville devrait flirter avec les 20 milliards d’euros, s’est inquiétée la Cour des comptes. Pour ce prix, on peut désormais mettre en service 8 gigawatts d’éolien en mer.
Les problèmes de fissures sur le parc électronucléaire français ont de quoi inquiéter et renvoient à un risque systémique sur l’ensemble du parc de centrales en France. C’est une technologie exposée au changement climatique, qui peut induire des surcoûts. À l’échelle mondiale, l’énergie nucléaire, historiquement liée à la bombe atomique, ne peut être diffusée qu’à un nombre limité de pays. Des pays qui doivent être dotés d’un solide réseau électrique, de nombreuses compétences techniques et d’une autorité de sûreté indépendante.
Bref, on peut être favorable à l’énergie nucléaire, mais on ne peut oublier ou nier les défauts de cette technologie dans un ouvrage de vulgarisation sur l’énergie.
Stéphane His, pour L’Usine à GES, le site des professionnels du climat, édité par Terragram.
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