Tribune parue dans Le Nouvel Obs le 21 janvier 2026. Lire l’article sur le site du média.
« Dans un monde fragmenté et polarisé, les entreprises n’ont plus le luxe de l’inaction qui renforce les trajectoires climatiques, sociales et démocratiques actuelles », constate Stéphane His, président de l’association Énergies renouvelables pour tous.
Le 7 janvier 2026, le président américain Donald Trump a signé un décret actant le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales, dont 31 liées au système des Nations unies et à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Cette décision marque un recul assumé de la première économie mondiale vis-à-vis de la coopération multilatérale sur le climat. Ses conséquences dépassent largement la diplomatie, elles touchent de plein fouet la responsabilité sociétale des entreprises et les cadres qui structuraient jusqu’ici les ambitions globales en matière de durabilité.
Dans ce contexte, la tentation est grande de décréter la mort de la responsabilité sociétale des entreprises. Victime d’une « simplification réglementaire », des reculs politiques européens, de l’affaiblissement perçu des obligations de reporting et de transparence induites par les directives européennes CSRD et CSDDD, ou d’un backlash conservateur assimilant toute contrainte environnementale à un handicap économique. Le diagnostic est séduisant. Mais il est faux.
Car si l’on regarde en arrière, la responsabilité sociétale des entreprises des années 2000 n’était souvent qu’un exercice de communication. Publier un rapport de développement durable suffisait à cocher la case. Les indicateurs étaient flous, peu comparables, rarement audités. Les trajectoires climatiques inexistantes. La chaîne de valeur largement ignorée. Elle n’interférait ni avec les décisions d’investissement, ni avec les achats, ni avec l’innovation ou la stratégie. Elle ne dérangeait personne. Elle ne coûtait pas grand-chose. Et surtout, elle ne transformait presque rien.
Aujourd’hui, la situation est exactement inverse. Jamais elle n’a été aussi structurante, aussi intégrée, aussi conflictuelle. Et c’est précisément le signe qu’elle est devenue centrale. Si elle est désormais attaquée frontalement, ce n’est pas parce qu’elle est inutile, mais parce qu’elle commence à produire des effets réels. Malgré ses limites, elle a contraint des milliers d’entreprises à regarder en face leurs émissions, leurs dépendances aux ressources, leurs impacts sociaux et leurs risques climatiques. Elle a fait entrer le climat, la biodiversité et la durabilité dans les comités exécutifs, les directions financières et les décisions d’investissement. Ce changement de statut, d’une fonction cosmétique à un levier stratégique, l’a rendue politique, car elle touche désormais au cœur du modèle économique.
Début 2025, de nombreux responsables durabilité anticipaient une année de consolidation et de réorientation. Jusqu’alors, les moteurs externes, Pacte vert européen, pression des clients, attentes des investisseurs, poussaient la transformation. Les initiatives américaines ont conduit l’Union européenne à adopter un discours de pause, incarné par le paquet Omnibus. Celui-ci a réduit le périmètre et la charge de conformité, en ciblant prioritairement les entreprises aux impacts les plus significatifs. Combinée aux incertitudes économiques et aux recompositions politiques, cette inflexion a conduit certaines entreprises à ralentir ou différer des projets.
Mais réduire cette séquence à un arrêt de l’horloge serait une erreur d’analyse. Le Pacte vert pour l’Europe demeure, avec des objectifs inchangés de neutralité climatique, d’économie circulaire et de responsabilité sociale. Et l’Europe n’est plus seule, la Chine, Hong Kong, Singapour ou encore le Japon ont récemment renforcé leurs exigences en matière de rapportage de durabilité. Les entreprises évoluent désormais dans un monde où les standards globaux sont plus fragmentés, mais où les attentes locales et régionales augmentent.
Dans ce contexte, la responsabilité sociétale des entreprises se transforme en profondeur. Elle cesse d’être un département isolé pour devenir une responsabilité partagée entre finance, achats, innovation, marketing et opérations. Elle devient mesurable, non par obsession bureaucratique, mais parce que l’accès aux marchés, aux financements, aux appels d’offres et à la légitimité sociale dépend désormais de données crédibles. L’explosion des exigences de rapportage a mis en lumière des fragilités, mais elle a aussi accéléré l’investissement dans l’automatisation, la digitalisation et l’intégration des données.
Surtout, elle devient plus exigeante. Moins centrée sur la réduction marginale des impacts négatifs, davantage orientée vers des transformations de modèles économiques, circularité, économie de la fonctionnalité, sobriété matérielle, relocalisations partielles, coopérations sectorielles. Autrement dit, elle sort du registre de la conformité pour entrer dans celui du courage économique.
Dans un monde fragmenté et polarisé, les entreprises n’ont plus le luxe de l’inaction qui renforce les trajectoires climatiques, sociales et démocratiques actuelles. Chaque jour, par leurs investissements, leurs produits, leurs récits et leurs alliances, les entreprises choisissent le monde qu’elles contribuent à consolider. C’est exactement ce que nombre de directions RSE ont continué à faire en 2025. Alors que beaucoup redoutaient un recul brutal, l’année s’est close sur une dynamique bien plus stable que prévu. Les entreprises ont poursuivi l’intégration de la démarche au cœur de leur stratégie et de leur culture, décloisonné les organisations, investi dans les systèmes de données, maintenu le dialogue avec leurs parties prenantes, défini des objectifs clairs assortis de feuilles de route crédibles et renforcé les coopérations sectorielles. Le paquet Omnibus a peut-être allégé certaines obligations. Mais il n’a pas arrêté le temps. L’horloge continue de tourner et elle ne reviendra pas en arrière.
Stéphane His est président de l’association Énergies renouvelables pour tous. Expert de l’énergie, il travaille notamment pour le cabinet de conseil en stratégie RSE Sustenuto.
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