Tribune de Stéphane His parue dans LinkedIn

Jancovici dans le texte (épisode 4)

Article paru dans LinkedIn le 21 mai 2022. Lire l’article sur le site du média.

Ce quatrième volet de critique de la bande dessinée Le Monde sans fin est dédié aux énergies renouvelables. Un sujet bien mal connu des auteurs. Démonstration.

Un mix énergétique 100 % énergies renouvelables est présenté comme la situation d’il y a 200 ans, c’est l’esclavage et les moulins à vent. À titre de comparaison, une éolienne d’aujourd’hui produit 10 000 fois plus d’énergie que le moulin d’Alphonse Daudet. Les scénarios 100 % énergies renouvelables des exercices de l’Ademe ou de RTE récemment publiés démontrent la faisabilité physique, technique et économique d’une évolution vers un bouquet électrique 100 % renouvelables. Et aucun de ces travaux ne propose le retour à l’esclavage ni la relance de la production de bougies pour s’éclairer en France.

Toujours sur les énergies renouvelables, les auteurs indiquent que leurs usages n’ont pas vraiment augmenté ces dernières années. Seul l’inverse est vrai. Elles représentent déjà plus de 27 % du mix électrique mondial, dont 12 % pour l’éolien et le solaire combinés d’après BP, et 80 % des investissements dans les nouvelles capacités de production d’électricité. Le raz de marée est pour demain, ces énergies vont représenter jusqu’à 95 % des investissements d’ici à 2026 et jusqu’à 90 % de la production d’électricité en 2050 selon l’Agence internationale de l’énergie.

Exemples hors sol

Les auteurs nous indiquent que les énergies éolienne ou solaire consommeraient de 10 à 100 fois plus de matières que l’énergie nucléaire, métaux et béton, au kilowattheure d’électricité produite. La réalité est que le facteur de comparaison est de 3 à 4, et que la tension sur l’approvisionnement en métal liée à la transition énergétique est le fait de l’électrification du système énergétique dans son ensemble et de la forte demande pour les batteries des véhicules électriques. Peu à voir avec la fabrication des éoliennes ou des panneaux solaires.

Autre exemple de l’aversion des auteurs pour les énergies renouvelables, l’usage d’images complètement hors sol. Si la France doit produire l’intégralité de son électricité à partir d’éoliennes, il en faudra à chaque kilomètre, soit 500 000, énoncent-ils. Mais aucun pays n’envisage de produire 100 % de son courant à partir d’éolien. Pour la France, c’est de l’ordre de 15 000 éoliennes qui sont prévues d’ici à 2050. Il y a de la marge. En Allemagne, les électriciens, et les coopératives citoyennes, ont érigé 29 000 turbines. À terme, le gouvernement fédéral prévoit de consacrer 2 % de la superficie du territoire à cette énergie.

Quid de l’intermittence ?

Outre-Rhin toujours, Christophe Blain et Jean-Marc Jancovici annoncent la nécessité de bâtir un barrage de 150 mètres de haut le long du littoral de la mer du Nord pour compenser la variabilité d’un mix électrique 100 % renouvelable. Or, c’est précisément l’objectif que se fixe l’Allemagne pour 2035, sans qu’aucun barrage ne soit prévu.

L’explication est simple, le facteur de charge des parcs éoliens progresse fortement. Il y a vingt ans, les aérogénérateurs produisaient au maximum de leur capacité l’équivalent de 20 % du temps. Aujourd’hui, ils tournent presque la moitié du temps. Autre concept à avoir en tête, les énergies renouvelables se complètent entre elles. Lorsque le vent ou le soleil font défaut, la géothermie, la biomasse et l’hydroélectricité peuvent prendre le relais, et le prennent. Enfin, les réseaux de transport et de distribution d’électricité sont conçus pour capter et distribuer l’électricité d’où qu’elle vienne.

La multiplication annoncée des interconnexions entre pays, le foisonnement des centrales éoliennes et photovoltaïques, les systèmes de stockage d’électricité et la gestion de la demande via les réseaux intelligents complètent la palette des options possibles pour sécuriser l’approvisionnement en électricité verte. Bref, il y a bien des manières de gérer la variabilité de certaines énergies renouvelables. Elles sont d’ailleurs toutes mises en œuvre par les gestionnaires de l’équilibre électrique européens. Nul besoin de bâtir de grands barrages.

Le déni des énergies renouvelables

Les auteurs semblent aussi fâchés avec l’économie. Leur ouvrage donne très peu d’informations sur le montant des investissements. Oublié aussi, le parangonnage des coûts de production entre les différents moyens de production d’électricité. Dommage. C’eût été l’occasion de se rendre compte que le coût du mégawattheure nucléaire s’envole, alors que chute le coût de production éolienne ou solaire. Dans certaines régions du monde, ces coûts sont désormais inférieurs à 20 euros par mégawattheure. Six fois moins que les coûts annoncés pour l’EPR de Hinkley Point C au Royaume-Uni.

Curieusement, nos deux experts oublient aussi de rappeler qu’en France, les filières renouvelables devraient avoir remboursé à l’État 14,4 milliards d’euros d’ici à 2024. En 2018, la Cour des comptes avait estimé à 120 milliards le coût pour la société du développement des renouvelables électriques, sur une projection allant jusqu’en 2040. Cet audit devra être revu sensiblement à la baisse, ce qui renvoie ce chiffre de 120 milliards aux oubliettes.

Les énergies renouvelables ont évidemment des défauts, elles ne tournent pas tout le temps et prennent de la place, mais aussi des qualités, elles ne produisent pas de déchets dangereux. Point de vue totalement balayé par les auteurs de la bande dessinée. Pourquoi tant de haine ? Peut-être parce qu’un objectif de l’ouvrage est de considérer le nucléaire comme le parachute ventral, de secours donc, de la transition énergétique. Nous verrons dans le prochain article si cette hypothèse tient la route.

Stéphane His, pour L’Usine à GES, le site des professionnels du climat, édité par Terragram.

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